Lettres et le néant
Liberté de pensée et réflexion critique en psychiatrie

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15 juin 2006
Anaël FOURNIER, Delphine RAMBAUD, Frédéric VACHER

L’oeil et l’esprit

Cette communication a été présentée lors de la "Première journée Henri EY" le 15 juin 2006.

L’art et la phénoménologie

La phénoménologie est la science des phénomènes, c’est-à-dire la science des vécus en opposition aux objets du monde extérieur. Elle a été définie au début du XXème siècle par Husserl. C’est une science apriorique, ou eidétique, à savoir une science qui énonce des lois dont les objets sont des "essences immanentes".

La phénoménologie a connu un essor impressionnant au XXéme siècle. Le principal héritier de cette tradition en Allemagne est Heidegger. En France, la phénoménologie a conduit aux travaux de Merleau-Ponty et de Sartre.

La phénoménologie a aussi eu une grande influence sur la psychologie telle qu’elle se pratique encore de nos jours. Elle a donné naissance à une clinique psychiatrique particulièrement riche. En France, elle influença le courant de la psychothérapie institutionnelle.

"L’oeil et l’esprit" est le dernier ouvrage qu’a écrit Merleau-Ponty. C’est un essai philosophique qui traite de la création artistique, et de la peinture en particulier, par une approche phénoménologique.

La peinture de Cézanne

Cézanne est le peintre qui a ouvert la voie de l’art moderne. Il s’est affranchi définitivement de l’académisme en donnant de l’objet qu’il voyait une interprétation basée sur la perception qu’il en avait. Le dialogue né du rapport entre son âme et l’objet lui a donné toute sa dimension de peintre. La conversation entre Cézanne et les objets est un perpétuel étonnement. Elle fonde tout le renouvellement de sa vision, de plus en plus profonde. Sa démarche artistique lui permet de pouvoir montrer de l’objet ses parties invisibles. Mais c’est dans la recherche de ce qui est invisible, et que le peintre a rendu visible, que réside toute la force du travail de Cézanne. D’un autre côté, c’est la perception de ce qui est invisible qui fournit au peintre la matière du renouvellement de sa vision de l’objet. La série des Sainte-Victoire est un des exemples qui illustre ce travail de Cézanne. Le même objet est montré et chaque peinture en exprime un aspect renouvelé. Chez Cézanne la recherche plastique passe au second plan. Elle est asservie à la perception produite par la vision de l’objet et à la façon de la rendre visible.

L’art au C.A.T.T.P.

Les ateliers artistiques du C.A.T.T.P. s’inspirent de l’approche phénoménologique. L’objectif est de permettre à chaque patient de pouvoir recréer ses sensations et ses perceptions en une oeuvre d’art. Cette démarche ne vise pas, en première intention, à donner à l’objet créé un aboutissement technique parfait.

L’intervenante extérieure, qui est une artiste, est là pour guider chacun dans ses tâtonnements techniques et sa recherche artistique. La question de l’orientation plastique choisie par le patient est secondaire. Elle renvoie à la difficulté de pouvoir transcrire une perception en traits, en formes et en couleurs.

Le patient avance à tâtons. Il cherche en permanence à donner à son oeuvre l’authenticité de sa perception. Il n’y a pas dans cette recherche de voie préexistante. Le cheminement de chacun est strictement personnel. L’intervenante, par la clarté de sa vision, n’est là que pour le guider dans sa recherche plastique. Elle est une visionnaire du potentiel artistique de chacun.

Tous les ateliers d’expression artistique du C.A.T.T.P. autorisent chaque patient à pouvoir donner une expression plastique de son vécu. Le choix plastique et l’adresse dans la réalisation de l’objet créé passent au second plan. Seul le dialogue né entre la vision et la perception est essentiel.

Le soignant n’est là que pour réassurer le patient, tandis que l’intervenante est là pour le guider dans sa recherche plastique.

L’éthique des soins au C.A.T.T.P.

L’art ne peut pas être thérapeutique, au sens propre du terme. Il n’est que le résultat de la conversation qu’a entretenu l’artiste entre un objet et son âme. Il lui permet, en étant à l’écoute de lui-même, d’affirmer ce qu’il est en créant un objet qui est l’expression de ce qui était invisible. L’art au C.A.T.T.P. a donc une dimension éthique. Il rend possible le premier cercle de l’éthique du soin par le renforcement de l’estime de soi.

Par ailleurs, les ateliers ont toujours lieu en groupe pour permettre à chacun de pouvoir s’affirmer par rapport à l’autre. Cette confrontation des oeuvres, dans laquelle l’autre est reconnu en tant que soi-même, représente le deuxième cercle de l’éthique des soins au C.A.T.T.P. : la sollicitude.

La philosophie artistique du C.A.T.T.P. lui permet donc d’entrer dans le cadre de sa mission. Elle vise à rendre possible l’autonomie et l’insertion sociale des personnes qui y viennent.

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