"Chers Amis, Ce que vous avez pris pour mes œuvres n’était que des déchets de moi-même, ces raclures de l’âme que l’homme normal n’accueille pas. Que mon mal depuis lors ait reculé ou avancé, la question pour moi n’est pas là, elle est dans la douleur et la sidération persistante de mon esprit." [1]
Il ne peut y avoir que de lointains rapports entre la passion et l’écriture. Du moins au sens étymologique des mots.
L’écriture est une fluidité de la pensée. Elle coule vers les doigts, puis dans la plume, avant de se noyer dans l’encre pour devenir une ligne.
L’écriture est une ligne. Elle s’applique à traduire ce que la pensée a pu déchiffrer : des émotions, des sensations, des sons, des mots. On ne pourrait imaginer qu’elle fut le siège d’une agitation qui poussât l’écrivain à gesticuler, à se tordre, à vociférer ou à frapper. L’écriture est la ligne d’une pensée devenue calme et sereine, le souffle de l’inspiration sur une page qui, peu à peu, s’est noircie de signes. La métamorphose complexe, précieuse, et parfois souillée d’une attitude de l’esprit.
Voltaire, Dante, Cervantès, Saint Thomas d’Aquin, Sophocle, comment les imaginer autrement que derrière un pupitre, penchés sur une feuille de papier, grattant, barrant, biffant rageusement des mots. Des théoriciens tout occupé à ciseler l’histoire de la pensée des hommes. L’écriture dévoile alors l’esprit de ceux qui laissent leur nom dans les dictionnaires, de ceux qui des siècles après leur mort étonnent toujours la réflexion des vivants. Elle a quelque chose de solennel, même si l’écrivain a trempé sa plume dans le vitriol.
Mais que dire des brigands que le temps a consacré, François Villon, Saint Genet, comédien et martyr.
"Tout ce qui n’est pas un tétanos de l’âme ou ne vient pas d’un tétanos de l’âme comme les poèmes de Baudelaire ou d’Edgar Poe n’est pas vrai et ne peut être reçu dans la poésie [...] J’aime les poèmes des affamés, des malades, des parias, des empoisonnés : François Villon, Charles Baudelaire, Edgar Poe, Gérard de Nerval, et les poèmes des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs écrits, et non de ceux qui s’affectent perdus pour mieux étaler leur science et de la perte et de l’écrit."
Artaud le Mômo. Artaud dramaturge et essayiste, pamphlétaire de la pensée, de toutes les pensées. Artaud l’agité, l’imprécateur de toutes les soumissions. Artaud le supplicié, le Fou. Artaud figure de la passion.
"Qui suis-je ? D’où je viens ? Je suis Antonin Artaud, et que je le dise, comme je sais le dire immédiatement, vous verrez mon corps actuel voler en éclats, et se ramasser sous dix mille aspects notoires, un corps neuf, où vous ne pourrez plus jamais m’oublier."
La passion entretient un rapport vertigineux entre l’âme et le corps. Pour Artaud elle est une tentative désespérée de l’esprit à pouvoir s’exprimer à travers une attitude impossible du corps. La volonté de libérer par la pensée un acte que ne peut finalement pas exprimer le corps. Un combat de l’esprit sur la matière qui ne parvient pas à en donner toute la portée, toute la force. Une foudre qui se perd dans l’incompréhension et l’agression. La passion est une énergie qui vise, sans parvenir à l’atteindre, un but qu’elle n’est pas arrivé à identifier ni à cerner. La passion est le hurlement muet du désespoir et de l’incompréhension.
La passion est une prière incantatoire qui souhaite la réunion du corps et de l’esprit dans une autre entité qu’elle ne parvient pas à constituer. Elle est le baroud pour une forme d’idéal, ultime, vouée par avance à l’échec. Elle aspire à donner au corps et à l’esprit la possibilité d’être à la fois les sensations et les émotions. Etre l’un et son double, en même temps.
"Quand la conscience déborde un corps c’est aussi un corps qui se dégage d’elle, non, c’est un corps qui déborde le corps d’où elle sort, et elle est tout ce nouveau corps."
La passion du Christ. La passion de Jeanne d’Arc. Ces deux là symbolisent l’état auquel est réduit le corps dans la passion. Une plaie, une torture, une souffrance. Une souffrance au delà de laquelle l’esprit accepte de pouvoir se transcender pour toucher un idéal qu’il n’arrive pas à atteindre.
La passion est l’expérience ultime de la chair que la trahison de l’esprit a manigancée contre la pensée, au delà du corps.
Les premières années de la vie d’Artaud furent une tentative raisonnée de pouvoir donner au langage l’expression qu’il lui entrevoyait dans le théâtre. Ce fut un échec. Les pièces, hermétiques et obscures, se heurtèrent à l’incompréhension du public et à l’impossibilité matérielle de donner un nouveau corps au langage de son esprit.
Ses voyages à la recherche des grands Mythes, au Mexique, puis en Irlande, la consommation d’héroïne et d’opium, le conduisirent à l’enfermement asilaire de 1937 à 1946.
Sotteville les Rouen Sainte Anne Ville-Evrard Rodez
Il est exclu du monde et de son monde. Il subit des privations et quatre séries de douze électrochocs qui usent sa vitalité et ruinent son corps.
"Les asiles d’aliénés sont des réceptacles de magie noire, conscients et prémédités. Et ce n’est pas seulement que les médecins favorisent la magie par leur thérapeutique qu’ils raffinent, c’est qu’ils en font. S’il n’y avait pas de médecins, il n’y aurait pas de malades, car c’est par les médecins, et non par les malades, que la société a commencé. Ceux qui vivent, vivent des morts, et il faut aussi que la mort vive... Il n’y a rien comme un asile d’aliénés pour couver doucement la mort, et tenir en couveuse les morts. Cela a commencé 4000 ans avant J.C., cette technique thérapeutique de la mort longue. Et la médecine moderne, complice en cela de la plus sinistre et crapuleuse magie, passe ces morts à l’électrochoc ou à l’insulinothérapie, afin de bien, chaque jour, vider ces haras d’hommes de leur moi, et de les présenter, ainsi vides, ainsi fantastiquement disponibles et vides, aux obscènes sollicitations anatomiques et atomiques de l’état appelé « bardot ». Livraison du barda de vivre aux exigences du non-moi. Le Bardot est l’astre de mort par lequel le moi tombe en flasque, et il y a, dans l’électrochoc, un état flasque, par lequel passe tout traumatisé. Ce qui lui donne non plus à cet instant de connaître, mais affreusement et désespérément méconnaître ce qu’il fut quand il était soi. J’y suis passé et ne l’oublierai pas."
A partir de 1945 Artaud entreprend de se réanimer. Durant les trois dernières années de sa vie il a écrit des milliers de pages. Des piles de cahiers d’écolier au papier grisâtre et fragile. L’écriture y est hachée, irrégulière, épineuse et torturée. Des palimpsestes où les textes écrits au crayon se superposent aux textes écrits à l’encre.
Artaud s’épanche dans une matière d’écriture et de dessins qui sont plus que de l’écriture et des dessins. C’est de la chair qui se crée. Des mots qui s’entrechoquent pour prendre corps dans des assonances qui s’appellent, se succèdent et se complètent.
Artaud s’attaque au corps, il effrite le "tombeau de l’âme" que Platon avait scellé 2300 ans plus tôt dans le Phédon. L’idée d’une vie ascétique, de l’homme qui lutte contre les turbulences de son corps, la division radicale entre le corps et l’esprit, deviennent le chantier auquel il s’attaque avec la force atomique de son âme. L’esprit d’Artaud devient un incendie, submergé par l’incandescence des émotions de son âme et de l’énergie qu’elle dégage. C’est une déferlante de tortures, de supplices et d’atrocités sensationnelles qui pulvérisent son corps.
Au fil des mots, des dessins, des phrases, son écriture devient de la matière, jaillie d’un corps, telle quelle, et qui devient corps elle-même. Les cahiers sont le corps d’Artaud alimentés par son état et son activité mentale. C’est sa chair verbale.
Après des années d’enfermement, de privations physiques, de souffrances, d’électrochocs, Artaud griffe dans ses cahiers le retour d’une révolte illimitée, d’un décapage de tout ce qui ordonne l’existence, la soumet, la socialise. Artaud est désormais le consumé, et il fait de cette consomption sa langue. Une éruption poétique abrasive. Il est celui qui parle la langue de son propre incendie. Spectateur qui alimente le feu de sa chair, en proie aux flammes, tandis que sa main trace l’acte qui brûle.
Les cahiers d’Artaud sont la vivacité de l’écriture, saisie, intacte, transmise en l’état. Elle ne rend pas lisible l’invisible, elle est l’invisible lui-même.
La graphie, sans le souci de la calligraphie. Et n’est pas une trahison que d’avoir remis ses écrits sous la forme présentable d’un livre édité. Dès les premiers mots la pureté du texte rend intelligible à tous, le monde torturé d’Artaud, sa révolte, sa tourmente, son arrachement, son refus de la sexualité, ses conjurations, ses anathèmes, son envoûtement. La volonté de recréer son corps puisque le sien ne correspond pas à son désir. Un corps dans lequel son moi pourrait exister, se sentir à l’aise, ne faire qu’un.
"C’est que je n’ai pas le corps que je devrais avoir" [2]
Artaud, théoricien par hasard, a rêvé d’une autre anatomie, comme au théâtre, capable de transformer le corps de l’acteur en un "hiéroglyphe animé".
"Chaque rêve est un morceau douleur à nous arraché par d’autres êtres, au hasard de la main de singe que chaque nuit ils jettent sur moi, la cendre en repos de notre moi qui n’est pas cendre mais mitraille comme le sang est de la ferraille et le moi le ferrugineux. Et qu’est le ferrugineux ? C’est ce simple : une tête, un tronc sur deux jambes, et deux bras pour brancher le tronc dans le sens du toujours, plus, être avec une tête, deux jambes et deux bras. Car il a été dit de tout temps que l’analphabète est un mystère, sans alpha et sans oméga, mais avec une tête, deux jambes et deux bras. L’analphabète indécrottable du simple qui est homme et ne comprend pas. Il comprend qu’il est tête et bras, jambes pour mettre le tronc en marche. Et qu’il n’y a rien en dehors de ça : ce totem d’oreilles paupières, et d’un nez foré par vingt doigts..."
Des pages et des pages, dont la cataracte n’est rompue que par des dessins imbriqués avec les mots, où s’entremêlent des jambes, des mains, des mamelles, des pénis, des ossements, des intestins, des pieds. Un immense chantier corporel où la mécanique organique est réorganisée en vue de sa reconstruction.
Et lorsque ces pages sont mises en voix on ressent l’élévation d’un texte dont la beauté, le cri du désarroi, la souffrance, et la cacophonie délirante qu’on avait cru entrevoir, se transportent vers une pensée arrachante. Elle est en passe d’être ce corps sans organes qu’Artaud s’emploie à créer pour se libérer du corps douloureux qui l’emprisonne.
"Je suis tantôt dans la vie tantôt au-dessus de la vie. Je suis comme un personnage de théâtre qui aurait le pouvoir de se considérer lui-même et d’être tantôt une abstraction pure et simple création de l’esprit, et tantôt inventeur et animateur de cette création de l’esprit. Il aurait alors, tout en vivant, la faculté de nier son existence et de se dérober à la pression de son antagonisme qui, lui, demeurerait lui-même, d’un bout à l’autre et d’un seul bloc, vu toujours par le même côté..."
L’antagonisme d’un corps douloureux dont se libère le corps sans organe.
Le corps sans organe, qui est l’autre côté de soi, celui auquel Artaud s’identifie par un arrachement puis un transfert du "je" vers le "tu".
L’écriture est pour Artaud l’exercice de cet arrachement : un exercice qu’il va rendre continuel parce que son mouvement permet aussi qu’il soit le lieu de la métamorphose. Lieu où le corps devient cette extension physique sans organes que la douleur ne contamine plus. Mais pour que ce corps soit le seul, il faut que l’ancien, celui du je de la douleur, soit sacrifié. Donc qu’il meure.
Antonin Artaud, ce désespéré qui vous parle, pour qui le sacrifice est un geste d’adoration, par conséquent un geste d’amour
Le dernier jour, Artaud rédige la donation officielle de son corps d’écriture à Paule Thévenin. Il cesse d’écrire. Il a terminé ce qu’il avait à faire. Il se retire dans sa chambre et meurt, assis au pied de son lit, il ne voulait pas mourir couché.
"Le même personnage revient donc chaque matin (c’est un autre) accomplir sa révoltante, criminelle et assassine, sinistre fonction qui est de maintenir l’envoûtement sur moi, de continuer de faire de moi cet envoûté éternel. Etc., etc."
Ses derniers mots.
Antonin Artaud, poète, essayiste, dramaturge, acteur et metteur en scène, est décédé à Ivry sur Seine le 4 mars 1948.
