L’atelier d’écriture a lieu tous les vendredis de 14 h à 16 h au centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP), depuis deux ans. Il est animé par Marie Debray, écrivain, qui propose chaque semaine des exercices variés qui déclenchent le processus d’écriture dans le but d’aider chaque individu à s’exprimer dans sa singularité et Marie Quentin, psychomotricienne, qui participe, de la même façon que les patients, à l’atelier, tout en représentant le cadre et les règles du CATTP. Elle intervient en tant que soignante en cas de problème. Chacun est libre de venir quand il le souhaite. Malgré certaines fluctuations, la régularité est de mise pour la plupart des participants. Même quand un patient s’absente pour diverses raisons (hospitalisation, reprise d’une activité professionnelle, etc.), le groupe est assez stable pour garder son énergie et sa qualité et celui qui s’est absenté revient et retrouve sa place. En outre, chaque nouveau participant est bien accueilli.
Une bulle de création
Marie Debray propose des exercices, exercices n’est pas vraiment le mot approprié, mais, dans un premier temps, il s’agit bien de s’exercer à écrire, sans établir de plan à l’avance, sans avoir recours à une élaboration mentale complexe. Comme un pianiste ferait ses gammes. Ces exercices, qu’il conviendrait mieux d’appeler “tremplins”, déclenchent l’écriture comme l’eau sort d’un robinet ! Après le temps de rédaction, chaque personne lit son texte, les autres écoutent et rebondissent en exprimant les émotions ressenties à la lecture.
Il ne s’agit pas d’analyse, ou de psychologie sauvage sachant que l’écriture, même si elle atteint ou révèle une vérité, c’est certain, n’est pas le réel et n’implique pas les mêmes fonctionnements qu’une thérapie. Cet atelier est une bulle de création où l’art reste à vivre. L’écriture introduit un décalage poétique qui permet l’expression sans avoir à dire directement, contrairement aux groupes de paroles. Accepter l’émotion produite par la lecture de son propre texte est valorisant, d’autant plus qu’elle est souvent inattendue.
La séance de deux heures est découpée en plusieurs fois trois temps : écriture, lecture, écoute. Elle est ponctuée par une pause où les patients se décontractent, mangent un biscuit, reprennent du café, fument une cigarette. Cette coupure est aussi intéressante. Le repos tant physique que cérébral permet de réécrire pendant la seconde heure avec un nouveau souffle. Car écrire deux heures, ce n’est pas rien.
Libérer les mots
Les consignes d’écriture peuvent être divisées en deux grandes catégories : les formelles et les thématiques. Les consignes formelles font appel à une contrainte imposée à la forme du texte. On doit écrire avec un empêchement grammatical ou lexical. Les membres de L’Ouvroir de Littérature Potentielle (L’OuLiPo) ont pratiqué et inventé des jeux dans ce sens. L’OuLiPo a été fondé en 1960 par François Le Lionnais et une dizaine de ses amis écrivains, mathématiciens, peintres dont Georges Pérec et Raymond Queneau. Le propos était d’inventer de nouvelles formes poétiques ou romanesques. Ils appliquaient des règles mathématiques pour déclencher l’écriture en construisant des jeux alambiqués.
L’efficacité de ces contraintes est extraordinaire, surtout au démarrage d’un atelier. Le public, obligé de focaliser sur la contrainte, ne pense pas à « qu’est-ce que je dois écrire ? Que raconter ? » Ainsi le texte se construit sans que le souci du sens fasse obstacle. Il en résulte une valorisation pour l’écrivant. Il a réussi à écrire un texte sans « a », sans « e » ce qui est un véritable défi. Ces pratiques s’inscrivent dans la tradition du Moyen Âge puis du xviie siècle durant lequel les jeux et les joutes littéraires étaient grandement pratiqués. La contrariété libère. La frustration fait créer en exploitant d’autres outils jusqu’alors ignorés. Elle permet d’aller ailleurs, d’explorer l’inconnu, elle fait transcender la frustration par une création. Georges Pérec a dit : « Au fond, je me donne des règles pour être totalement libre. »
D’autres exercices que ceux des Oulipos sont proposés en imposant une ou plusieurs formes stylistiques. Ils permettent aux écrivants de plonger dans le style : c’est quoi des phrases courtes ou longues, un texte sans adjectifs, sans ponctuation, avec des adverbes, avec que des verbes ? Ils voient les possibilités du langage, explorent les libertés qu’ils ont le choix de s’approprier.
L’autre type d’exercice n’impose rien concernant la forme du texte. Un thème, une photo, un graphique, une phrase, quelques phrases sont proposés. Il peut s’agir de la confrontation de deux univers visuels et/ou littéraires. Ce qui manque au démarrage de l’écriture est souvent la première idée, le premier mot, le premier jet… Ensuite rien n’arrête l’écriture. Il s’agit de ne pas réfléchir à ce qui va venir, de ne pas anticiper ce qui est souvent facteur d’anxiété mais de capter la première impulsion, puis la deuxième, puis la troisième.
Écrire pour appartenir au monde
Le premier objectif est que les patients écrivent. Ils n’y arrivent pas forcément seuls. Et bien souvent, l’écriture leur procure un bien-être indéniable, le plaisir de pouvoir s’exprimer sans forcément parler d’eux directement, sans aucun jugement. Il s’agit de faire sortir, de recevoir, de gérer des émotions d’une autre façon, avec une distance poétique. L’aspect ludique et l’accès à la création poétique dénouent quelque chose de compliqué pour la plupart des patients : le rapport à l’émotion, à la souffrance, à l’identité. Car il ne s’agit pas seulement d’écrire pour exprimer. Écrire nous permet de créer un monde décalé au sens où la poésie, nous invite à voir le monde autrement, et en le voyant autrement, il s’agit de se l’approprier d’une certaine façon et d’y avoir sa place, de quand même appartenir au monde malgré et dans sa différence.
Certains participants prennent conscience que l’artiste est souvent l’empêcheur de tourner en rond, celui qui dit ce que personne n’ose dire, celui qui a une autre vision que la société bien-pensante, celui qui fait reculer les frontières, le “fou du roi”. Entrer en poésie, c’est donc s’autoriser le jeu, l’accès à l’absurde et à l’imaginaire sans retenue, sans être critiqué mais au contraire valorisé dans une démarche d’associations libres. Confronter deux contraires en poésie peut relever du génie, provoque une émotion unique pour diverses raisons mais aussi parce qu’elle dit ce que nous n’arrivons pas à dire autrement. Nous nous sentons compris, nous avons mis un mot sur quelque chose d’avant indicible et même, non connu, alors que dans la société, cette même confrontation de deux contraires serait bannie.
Lâcher prise
Ceci nous amène au lâcher prise, si difficile à atteindre dans notre monde occidental qui, dès la jeune enfance, éduque l’individu à maîtriser. Une fois adulte, l’individu doit entreprendre tout un travail pour parvenir au lâcher prise. Cette notion n’est pas simple à expliquer et encore moins à vivre même si nous pouvons avoir recours à cette expression sans imaginer ce dont elle relève. Les exercices d’écriture visant le lâcher prise invite à prendre la première impulsion comme la bonne. « Écris ce qui te vient à l’esprit, même n’importe quoi, n’imagine pas ce que tu vas écrire à l’avance car, dans ce cas-là, tu bloques l’originalité. » L’originalité (plutôt la spécificité du moment d’écriture) ne peut venir que si tu arrives neuf à l’écriture, que si tu accueilles la pensée nouvelle. Si celle-ci est « des poissons volent dans le ciel », écris-la. Tu jugeras après, tu te liras après.
La première étape est de capter le premier mot, la première image, le premier concept, la première sensation, de les accepter et de les écrire sans les juger, sans les rejeter, sans même y penser. Ceci n’est pas facile. Car nous sommes habitués à penser avant d’agir et penser empêche souvent l’action. Il s’agit de se poser dans l’instant présent, facteur difficile avec notre cerveau qui oscille constamment entre le passé et le futur et qui, dans ce balancement, alimente une anxiété quasi permanente. très réceptif à l’instant présent qui calme l’activité cérébrale intense nous empêchant d’être dans l’ici et maintenant et de déguster le plaisir d’être, d’entrer dans l’action du présent. Écrire part souvent de l’observation de tout, fait appel à une attention délicate et fine, jusque dans des détails signifiants. Les grands écrivains sont ceux qui observent et retranscrivent ces petits riens qui font la nature humaine et donnent sens. Le lâcher prise permet une détente et une incarnation qui est souvent problématique chez les patients du CATTP.
Quelque chose se joue dans le corps. « L’écriture est une gestuelle. Mentir en écriture est impossible. » dit Pierre Krebs. Si nous laissons les mots surgir sans les retenir, viennent des mots que nous n’attendions pas ! Nous allons vraiment à la rencontre de nous-mêmes. Et les surprises sont positives. « Tiens, je suis capable d’une telle poésie, d’un tel souffle, de telle comparaison, de telle image lumineuse ou douce alors que je suis arrivé tendu et ombrageux à l’atelier. » Nous pensons souvent que nous écrivons ce que nous avons en tête. « Je vais écrire comment le chien a trouvé cet os dans le jardin » et nous appliquons notre pensée à décrire ça. Or si nous entrons dans le flot de l’écriture, tout du moins dans l’exercice des ateliers, nous remarquons que nous ne savions pas ce que nous allions écrire. Je voulais parler du chien et tout à coup me voici en train d’écrire sur la tante Berthe. Pourquoi la tante Berthe ? Je n’en ai aucune idée mais les mots s’alignent… Laisse-les s’aligner et tu verras après. Écrire, ce n’est pas donc forcément, et surtout à ce stade, tenter d’être fidèle à une idée que je voulais absolument écrire, mais découvrir et créer sa pensée par les mots. Plus le public lâche prise, mieux il écrit. Plus il se découvre, plus il se crée comme individu écrivant. Il crée un univers, il crée des émotions, il crée son identité.
Dans le cas du CATTP, il semble important que les patients expérimentent le fait que les frontières du connu sont plus élastiques qu’ils ne le croient en arrivant. Nous pouvons le voir notamment par rapport à une émotion (moi qui étais triste je suis plus gaie), par rapport à une sensation (le monde m’était hostile, il l’est soudainement moins).
La liberté est une notion fondamentale de l’atelier. J’ai le droit de jouer, de dire des bêtises, d’écrire n’importe quoi, d’être bête, ironique, amoureux, un clown. Il y a aussi cette possibilité d’incarner quelqu’un d’autre, une autre sensation, une autre vie. « Je peux faire des fautes de grammaire, inventer des mots qui n’ont pas de sens. » Il s’agit de s’affranchir de certaines barrières : oser, oser dire, oser être dans toutes ses dimensions. Sachant que le langage écrit travaille l’identité et place celle-ci dans le monde.

