Liberté et psychiatrie

La passion selon Artaud

La passion est un état tumultueux de l’esprit auquel sont souvent associées la souffrance et la douleur. Chez Artaud elles se doublent d’un rapport complexe avec le corps. La vie et l’oeuvre d’Antonin Artaud sont l’expression de son désespoir à ne pouvoir accepter un équilibre dans lequel son esprit aurait trouvé un corps où exister sereinement.

"Chers Amis, Ce que vous avez pris pour mes œuvres n’était que des déchets de moi-même, ces raclures de l’âme que l’homme normal n’accueille pas. Que mon mal depuis lors ait reculé ou avancé, la question pour moi n’est pas là, elle est dans la douleur et la sidération persistante de mon esprit." [1]

Il ne peut y avoir que de lointains rapports entre la passion et l’écriture. Du moins au sens étymologique des mots.

L’écriture est une fluidité de la pensée. Elle coule vers les doigts, puis dans la plume, avant de se noyer dans l’encre pour devenir une ligne.

L’écriture est une ligne. Elle s’applique à traduire ce que la pensée a pu déchiffrer : des émotions, des sensations, des sons, des mots. On ne pourrait imaginer qu’elle fut le siège d’une agitation qui poussât l’écrivain à gesticuler, à se tordre, à vociférer ou à frapper. L’écriture est la ligne d’une pensée devenue calme et sereine, le souffle de l’inspiration sur une page qui, peu à peu, s’est noircie de signes. La métamorphose complexe, précieuse, et parfois souillée d’une attitude de l’esprit.

Voltaire, Dante, Cervantès, Saint Thomas d’Aquin, Sophocle, comment les imaginer autrement que derrière un pupitre, penchés sur une feuille de papier, grattant, barrant, biffant rageusement des mots. Des théoriciens tout occupé à ciseler l’histoire de la pensée des hommes. L’écriture dévoile alors l’esprit de ceux qui laissent leur nom dans les dictionnaires, de ceux qui des siècles après leur mort étonnent toujours la réflexion des vivants. Elle a quelque chose de solennel, même si l’écrivain a trempé sa plume dans le vitriol.

Mais que dire des brigands que le temps a consacré, François Villon, Saint Genet, comédien et martyr.

« Tout ce qui n’est pas un tétanos de l’âme ou ne vient pas d’un tétanos de l’âme comme les poèmes de Baudelaire ou d’Edgar Poe n’est pas vrai et ne peut être reçu dans la poésie [...] J’aime les poèmes des affamés, des malades, des parias, des empoisonnés : François Villon, Charles Baudelaire, Edgar Poe, Gérard de Nerval, et les poèmes des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs écrits, et non de ceux qui s’affectent perdus pour mieux étaler leur science et de la perte et de l’écrit. »

Artaud le Mômo. Artaud dramaturge et essayiste, pamphlétaire de la pensée, de toutes les pensées. Artaud l’agité, l’imprécateur de toutes les soumissions. Artaud le supplicié, le Fou. Artaud figure de la passion.

"Qui suis-je ? D’où je viens ? Je suis Antonin Artaud, et que je le dise, comme je sais le dire immédiatement, vous verrez mon corps actuel voler en éclats, et se ramasser sous dix mille aspects notoires, un corps neuf, où vous ne pourrez plus jamais m’oublier."

La passion entretient un rapport vertigineux entre l’âme et le corps. Pour Artaud elle est une tentative désespérée de l’esprit à pouvoir s’exprimer à travers une attitude impossible du corps. La volonté de libérer par la pensée un acte que ne peut finalement pas exprimer le corps. Un combat de l’esprit sur la matière qui ne parvient pas à en donner toute la portée, toute la force. Une foudre qui se perd dans l’incompréhension et l’agression. La passion est une énergie qui vise, sans parvenir à l’atteindre, un but qu’elle n’est pas arrivé à identifier ni à cerner. La passion est le hurlement muet du désespoir et de l’incompréhension.

La passion est une prière incantatoire qui souhaite la réunion du corps et de l’esprit dans une autre entité qu’elle ne parvient pas à constituer. Elle est le baroud pour une forme d’idéal, ultime, vouée par avance à l’échec. Elle aspire à donner au corps et à l’esprit la possibilité d’être à la fois les sensations et les émotions. Etre l’un et son double, en même temps.

"Quand la conscience déborde un corps c’est aussi un corps qui se dégage d’elle, non, c’est un corps qui déborde le corps d’où elle sort, et elle est tout ce nouveau corps."

La passion du Christ. La passion de Jeanne d’Arc. Ces deux là symbolisent l’état auquel est réduit le corps dans la passion. Une plaie, une torture, une souffrance. Une souffrance au delà de laquelle l’esprit accepte de pouvoir se transcender pour toucher un idéal qu’il n’arrive pas à atteindre.

La passion est l’expérience ultime de la chair que la trahison de l’esprit a manigancée contre la pensée, au delà du corps.

Les premières années de la vie d’Artaud furent une tentative raisonnée de pouvoir donner au langage l’expression qu’il lui entrevoyait dans le théâtre. Ce fut un échec. Les pièces, hermétiques et obscures, se heurtèrent à l’incompréhension du public et à l’impossibilité matérielle de donner un nouveau corps au langage de son esprit.

Ses voyages à la recherche des grands Mythes, au Mexique, puis en Irlande, la consommation d’héroïne et d’opium, le conduisirent à l’enfermement asilaire de 1937 à 1946.

Sotteville les Rouen Sainte Anne Ville-Evrard Rodez

Il est exclu du monde et de son monde. Il subit des privations et quatre séries de douze électrochocs qui usent sa vitalité et ruinent son corps.

"Les asiles d’aliénés sont des réceptacles de magie noire, conscients et prémédités. Et ce n’est pas seulement que les médecins favorisent la magie par leur thérapeutique qu’ils raffinent, c’est qu’ils en font. S’il n’y avait pas de médecins, il n’y aurait pas de malades, car c’est par les médecins, et non par les malades, que la société a commencé. Ceux qui vivent, vivent des morts, et il faut aussi que la mort vive... Il n’y a rien comme un asile d’aliénés pour couver doucement la mort, et tenir en couveuse les morts. Cela a commencé 4000 ans avant J.C., cette technique thérapeutique de la mort longue. Et la médecine moderne, complice en cela de la plus sinistre et crapuleuse magie, passe ces morts à l’électrochoc ou à l’insulinothérapie, afin de bien, chaque jour, vider ces haras d’hommes de leur moi, et de les présenter, ainsi vides, ainsi fantastiquement disponibles et vides, aux obscènes sollicitations anatomiques et atomiques de l’état appelé « bardot ». Livraison du barda de vivre aux exigences du non-moi. Le Bardot est l’astre de mort par lequel le moi tombe en flasque, et il y a, dans l’électrochoc, un état flasque, par lequel passe tout traumatisé. Ce qui lui donne non plus à cet instant de connaître, mais affreusement et désespérément méconnaître ce qu’il fut quand il était soi. J’y suis passé et ne l’oublierai pas."

Cette communication a été présentée par les rédacteurs du site « Liberté et Psychiatrie » le 07 juin 2007 lors de la deuxième journée de l’hôpital Henri EY.

[1] Les parties du texte en caractères gras sont des citations d’Antonin Artaud.


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