Les infirmières ont toujours été habituées à réfléchir en s’appuyant sur des idées que d’autres avaient développées. Cette soumission aux idées des autres, d’abord à Dieu, puis aux mères supérieures et enfin aux médecins, est une permanence qui subsiste depuis le XIXème siècle.
SORTIR DE L’IMPASSE
Ce système, qui a su perdurer jusqu’à aujourd’hui, est presque exclusivement basé sur la capacité qu’il a eu de faire croire aux infirmières que leur rôle auprès des malades, certes essentiel, ne devait sa réussite qu’à l’abnégation sans limite dont elles ont toujours su faire preuve. Sans abnégation, donc sans vocation, les résultats qu’elles ont toujours su obtenir n’auraient pas été et ne continueraient pas à être de cette qualité.
Il est tout de même troublant de constater que les infirmières, dont la formation dure maintenant plus de trois années, aient continué d’accepter si longtemps et sans rechigner cet état de soumission. L’infirmière, dont la plupart des actes est liée à la prescription médicale, a fini par confondre ce qui était de l’ordre de l’obligation professionnelle légale et ce qui devrait être laissé à son initiative personnelle.
En psychiatrie le constat que l’on peut en faire est sans doute plus criant qu’ailleurs. En effet, la technicité des soins infirmiers n’est pas aussi immédiate qu’en soins généraux : pas de tubulures mystérieuses, pas de pansements impressionnants, pas de moniteurs ni de bips angoissants. La difficulté du travail des infirmières se trouve dans l’invisible de tout ce qui se crée autour de la relation aux malades, dans l’observation des signes cliniques qui traduisent l’évolution de leur maladie et l’amélioration de leur état de santé. Cette technicité, très complexe, requiert de la part des infirmières un apprentissage que seules les années de pratique leur permettent d’acquérir.
On aurait tort de penser que cette connaissance n’est que le résultat d’une observation passive de ce qu’elles voient au quotidien dans les services. On aurait également tort de croire que le savoir que possèdent les infirmières leur ont été enseigné par les médecins, que ce soit à leur contact ou en écoutant sagement leurs enseignements. Non. Dans la majorité des cas ce savoir est issu d’une culture que chacune d’entre elle a acquis en écoutant, en lisant, en s’instruisant, en se formant et en essayant de comprendre ce que la nature produit de plus complexe chez l’homme.
AU NOM DE LA CRÉATIVITÉ
Malheureusement ce savoir n’est que rarement bien exploité, sa transmission n’est formalisée qu’à travers ce que les infirmières donnent à entendre aux jeunes générations de soignants. L’essentiel ne reste que du domaine de l’oralité et ne sert que trop peu à l’ensemble des professionnels, faute d’avoir été écrit.
Cette inhibition séculaire des infirmières face à l’écrit est l’une des causes majeures de leur inféodation au pouvoir médical. Les infirmières ont fini par penser et croire que la transmission de leur savoir était, comme l’administration des thérapeutiques, liée à la prescription médicale. Cet état de fait les a conduit, au fur et à mesure des années, à ne réfléchir qu’en seconde intention à la conception de leur travail. Elles ne s’autorisent le développement de leur réflexion qu’à partir de la pensée médicale.
En s’affranchissant de la tutelle médicale, à laquelle elles se croient liées depuis toujours, les infirmières pourraient s’affranchir du tutorat intellectuel sous lequel leur histoire les tient prisonnières. Leur réflexion, à partir de l’idée originelle, leur donnerait l’occasion de pouvoir s’affirmer en même temps que leur profession. Le travail des infirmières ne devrait plus être la déclinaison de la mission médicale mais celui du développement de leur propre pensée autour de ce qui fait leur profession même. Le métier d’infirmière est une création à lui tout seul. Il n’a pas besoin de la caution médicale pour s’exprimer, puisque depuis le début il est l’art de prendre soin des personnes malades qu’il a pour mission de soulager, guérir, aider, éduquer et rendre autonomes.
En psychiatrie cette soumission au savoir médical est encore très prégnante. La “filière soins”, de l’aide-soignante à l’infirmière jusqu’au directeur des soins, a énormément de difficultés à ne pas être interrompue. La tentation de ramener au médecin-chef toutes les initiatives de soins est très forte. L’approbation du médecin-chef représente trop souvent la caution morale qui doit valider toute initiative soignante pour lui donner de la valeur. Elle est une forme de reconnaissance qui, aux yeux des infirmières, donne à leurs idées la valeur qu’elles sont en droit d’espérer mais qu’elles subordonnent à l’appréciation de leur chef. Dans bien des cas, surtout s’il n’est pas très éclairé, l’avis dubitatif de leur chef viendra castrer leur intention qui finira dans l’oubli.
Les infirmières, en se servant de l’écrit, devraient s’affranchir de cette soumission et de cette pseudo abnégation. Elles devraient renoncer à honorer comme des idoles leurs Saints Patrons. Elles ne leur doivent rien, si ce n’est d’affirmer à leur yeux le rôle prépondérant qu’elles ont dans l’exécution des soins qu’ils ont prescrit mais qui ne pourraient pas être effectués si elles n’étaient pas là. Elles devraient se révolter contre ce paternalisme bienveillant dont elles n’ont plus besoin depuis longtemps, si tant est qu’elles en aient déjà eu besoin. Elles devraient s’émanciper en produisant et en déclinant leur réflexion à partir de leurs propres idées. La formation qu’elles reçoivent aujourd’hui leur donne tous les outils nécessaires pour pouvoir le faire.
IL FUT UN TEMPS...
L’argument qui pourrait être opposé à ce plaidoyer en faveur de l’écriture des infirmières et qui consisterait à rappeler qu’il fut un temps où les infirmières en psychiatrie écrivaient, qu’elles consignaient leurs observations dans des « cahiers de rapport », ne résiste pas à la perspective qu’ouvre la production d’écrits qui iraient bien au delà des observations cliniques quotidiennes, certes essentielles, et qui seraient l’expression d’un savoir beaucoup plus grand.
Les connaissances et le savoir dont chaque infirmière est dépositaire va bien au delà des observations cliniques quotidiennes qu’elle fait auprès des malades. Et la tentation de jeter l’opprobre sur les transmissions ciblées, leur dépouillement, ne constitue qu’un subterfuge réducteur, empreint de nostalgie, à travers lequel un improbable retour aux « cahiers de rapport » ne ferait que retarder le temps où les infirmières formaliseront enfin leur savoir. Qui aujourd’hui se souvient, en les relisant, du contenu des « cahiers de rapport » qui ont tous fini dans des salles d’archives, sombres et poussiéreuses, et dont personne ne se souvient même de l’emplacement exact ?
L’ATOUT DU TUTORAT
Les infirmières devraient, avec beaucoup plus de certitudes et de détermination, se pencher sur la perspective qu’offre le tutorat qui se met actuellement en place et qui, lui, peut donner à celles qui le désirent l’occasion de formaliser leur savoir, de le transmettre, et d’assurer ainsi la pérénité de cette somme de connaissances qu’elles ont acquise et qui, malheureusement, ne s’est que trop peu transmis jusqu’à aujourd’hui que par les voies de l’oralité. Au moment où s’amorce un débat sur la formation des infirmières, de son ancrage universitaire, de son élévation au rang de science, et au moment où l’on a cru que les transmissions ciblées l’avait tuée, on découvre que le tutorat devient le moyen le plus efficace jamais donné aux infirmières de pouvoir donner à leur savoir une dimension incontournable dans le domaine des soins en psychiatrie.
Seule l’écriture pourra libérer les infirmières du joug virtuel sous lequel l’expression de leur pensée reste encore en friche. Seule l’écriture pourra affirmer la validité des savoirs et des expériences qu’elles ont su créer mais qu’elles ne savent pas encore assez bien transmettre et valoriser.
