Liberté et psychiatrie

Les victimes de violences à l’école

mercredi 9 avril 2008 par Frédéric VACHER

C’est autour du thème « Violence, trauma et sociétés » que s’est déroulée, le 13 mars 2008, la 3ème Journée du Centre de victimologie pour mineurs de l’Hôpital Armand Trousseau, à Paris (75).

Que ce soit à l’époque du génocide des Arméniens entre 1915 et 1916, ou à l’instant où ils subissent des mutilations sexuelles rituelles, ou lorsqu’ils sont abandonnés avec leur mère en situation de grande précarité, ou encore lorsqu’ils sont tyrannisés dans la cour des écoles, les enfants et les mineurs sont trop souvent les victimes des brutalités que les sociétés et leurs règles imposent.

Aujourd’hui, alors que le gouvernement réfléchit à un projet de loi visant à réformer l’ordonnance de 1945, il semble d’actualité de s’intéresser aux situations que vivent les jeunes dans les écoles, les collèges et les lycées.

 Le school bullying

Le « school bullying » est une forme de violence, physique ou psychologique, perpétrée en milieu scolaire par un ou plusieurs agresseurs à l’encontre d’une victime. C’est un harcèlement, basé sur l’intimidation entre élèves, qui implique des brimades et des brutalités se prolongeant dans le temps. Ce harcèlement est un mélange de menaces, de moqueries et d’insultes verbales justifiées par des critères discriminatoires, le plus souvent d’origine physique ou sociale, qui y associent parfois tout le registre sexuel. Ces menaces peuvent être accompagnées de gestes où l’agresseur montre un couteau à sa victime, la bouscule ou vandalise ses biens. Dans tous les cas, l’agresseur poursuit sa victime, choisie en fonction d’une différence physique mineure, et lui inflige une relation de type dominant-dominé fondée sur la tyrannie et l’humiliation consciente. Le racket, comme le harcèlement sexuel au collège, au lycée ou à l’université en font partie.

Dès le début des années 80 en Scandinavie, le « school bullying » a été abordé dans de nombreux articles. En 1994, au Japon, il a fait l’objet d’une enquête qui faisait apparaitre environ 200 cas par jour et le rendait responsable d’avoir conduit au suicide sept enfants. Son ampleur internationale a été révélée par le « Sheffield project » et par les publications de l’Association Young Voice, fondée en 2000. Enfin, le tournage en observation réelle pendant 52 heures dans la cour d’une école de Toronto a permis de montrer, en le prouvant, que le « school bullying » faisait 10% de victimes régulières et touchait autant les garçons que les filles.

 Les conséquences sur les victimes

Les victimes du « school bullying » sont souvent des enfants sensibles, plus réservés que les autres, et qui présentent une plus grande vulnérabilité. Mais les victimes peuvent aussi parfois être des enfants agressifs dont le comportement a entrainé des représailles de la part des autres. Dans la majorité des cas les victimes n’ont pas une personnalité type. La discrimination et les préjugés dont elles sont l’objet sont basés sur des stigmates émissaires totalement arbitraires.

Pour les victimes, les conséquences traumatiques sont souvent graves. Elles durent longtemps et, en fonction de leur état psychologique, elles seront amplifiées par la fréquence et la durée des épreuves de harcèlement. Le sentiment d’exclusion auquel les brimades les auront conduites leur donnera une image négative de l’école. Leurs résultats scolaires baisseront et elles finiront par décrocher. Les victimes sont stressées, anxieuses. Elles ont des troubles du sommeil et finissent par avoir une baisse considérable de l’estime de soi. Le sentiment d’isolement dans lequel les plongent les vexations répétées finissent par les mener à la dépression et au désespoir. Elles présentent un risque accru de suicide et d’Etat de Stress Post Traumatique (ESPT) semblable aux « névroses de guerre ». Parfois elles se retournent et deviennent, par réaction, elles-mêmes des agresseurs. Leur avenir est sombre. Les répercussions à long terme sont une intégration difficile dans la vie d’adulte avec le risque de tomber dans la délinquance.

 Les agresseurs

Les auteurs de « school bullying », dont les plus jeunes peuvent avoir 2 ou 3 ans, sont souvent dans les mêmes classes que leurs victimes (30% sont plus âgés, 10% sont plus jeunes). Comme les victimes, les auteurs de « school bullying » peuvent être des filles ou des garçons. Les garçons usent plus de menaces physiques tandis que les filles fondent leur tyrannie sur des insultes, des cancans et des rumeurs qui visent à isoler leurs victimes. Le comportement des agresseurs est appris et non prédéterminé. Comme leurs victimes, les auteurs sont souvent issus de milieux qui présentent des difficultés sociales et des problèmes dans les relations familiales. Le pronostic de leur vie les prédisposent à avoir des relations sociales et familiales souvent violentes et difficiles.

 L’omerta de l’Education nationale

Alors que les adultes chargés de surveiller les espaces scolaires (cours, escaliers, couloirs…) ne voient pas, ou feignent de ne pas voir, les violences qui se déroulent sous leurs yeux, 70 à 80% des élèves reconnaissent en être les témoins. L’intervention simple d’un adulte suffit pourtant, dans la plupart des cas, à faire cesser les harcèlements dont sont victimes de nombreux enfants ou adolescents. Mais, par crainte des représailles les témoins se taisent, par peur de ne pas être pris au sérieux les victimes se taisent et par fatalisme, ou par souci de préserver la bonne image de leur établissement, les proviseurs et les enseignants se taisent. Cette loi du silence s’oppose pourtant à tous les résultats qu’ont montré dans leurs enquêtes et leurs études les pays qui se sont penchés sur ce phénomène, que ce soit en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ou au Japon. En France il n’existe malheureusement pas de recueil de données sur cette question. La prévention se limite à un affichage indigent, souvent peu visible, et il n’existe aucun programme sur les conduites à tenir en milieu scolaire pour combattre ce phénomène.

 L’école : un espace « enfermé »

L’école est un milieu clos qui dispose de ses propres règlements internes, parfois très contraignants. C’est à l’école que les enfants passent l’essentiel de leurs journées. Ils y apprennent et ils y échangent. L’école est aussi un lieu d’observation. Les enfants s’y observent et sont observés dans leurs comportements. L’école est un espace « enfermé » dans lequel l’enfant vit une autre vie, au milieu des regards croisés d’un grand nombre de professionnels de l’Education nationale.

Il semble loin le temps de la quiétude des cours de récréation dans lesquelles les enfants s’épanouissaient en jouant à la marelle et où les adolescents bruyants se dépensaient en tapant dans un ballon. Les cours de récréation sont aujourd’hui devenues des espaces de « jeux » dangereux et parfois cruels.

La situation d’aujourd’hui révèle une incohérence entre le discours de nos gouvernants, soucieux de réintroduire dans les salles de classe une discipline surannée, et le mutisme de l’Education nationale. L’apprentissage de la Marseillaise, le respect enfin réhabilité envers l’instituteur et le professeur s’opposent au désordre invisible qui subsiste dans les espaces vacants des écoles, des collèges et des lycées (cours, escaliers, couloirs…). Le « school bullying », le « jeu du foulard » ou celui de la « tomate », le « happy slapping », la « mort subite », le « binge drinking » et la « compresse » font autant de victimes, consentantes ou désignées, qui hypothèquent dangereusement leur avenir. Un grand nombre d’entre elles se retrouveront sur la voie de la délinquance, incapables de s’insérer sereinement dans la société et, trop tôt, seront confrontées à la réforme annoncée de l’ordonnance de 1945.


  • Ordonnance n°45-174 du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante.
  • SMITH P.K. et SHARP S. School Bullying : insights and perspectives. 1994, London : Routledge.
  • SMITH Peter K., PEPLER Debra, RIGBY Ken. Bullying in schools : global perspectives on intervention. 2004, Paperback.

Soins Psychiatrie N°256, Mai/Juin 2008, pages 5-6. Editions Elsevier-Masson.


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