Liberté et psychiatrie

L’expertise psychiatrique, entre la clinique et la justice

mardi 11 novembre 2008 par Frédéric VACHER

En 1961, la publication de L’histoire de la folie à l’âge classique [1] fut vécue comme une véritable blessure narcissique par le monde de la psychiatrie. L’archéologie historique à laquelle s’était livré Michel Foucault pour démontrer la manière dont les fous avaient été exclus de la société, puis enfermés et maltraités dans les asiles d’aliénés, allait à l’encontre du mouvement qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, visait à leur rouvrir les portes des institutions psychiatriques.

Aujourd’hui, à la lumière de l’évolution récente de notre société dans ses rapports au droit et à la justice, Michel Foucault apparaît, près de vingt-cinq ans après sa mort, comme un véritable visionnaire.

 La justice d’une société de libertés

C’est au XVIIIe siècle que les fondements du droit pénal posèrent pourprincipe de lier la faute, un crime envers la société, à la peine, l’incarcération en prison, synonyme de réhabilitation par une privation de liberté.

Pourtant, dès le début du XIXe siècle, la personnalité du criminel s’immisça dans les jugements. L’apparition de la notion de circonstance atténuante en fut la traduction.

Parallèlement à cette évolution du droit, la confrontation de la justice à une série de crimes monstrueux et incompréhensibles entre 1800 et 1835 marqua les débuts de l’intervention de la psychiatrie dans le domaine pénal. L’examen des monstres, des anormaux et des êtres dangereux, pour lesquels les aliénistes donnèrent leur avis, ouvrit la porte à l’expertise de cohortes de personnes qui sortaient de la “norme”.

 La judiciarisation de la psychiatrie

Depuis le début des années 1990, le système médiatico-politique tend à créer, en changeant le cours du droit, une législation des faits-divers. La notion de dangerosité criminelle est exacerbée. Elle nécessite le recours de plus en plus systématique à l’expertise psychiatrique qui, de fait, devient déterminante pour l’avenir du justiciable.

Les juges, en s’appuyant sur l’expertise psychiatrique et son évaluation de la dangerosité du prévenu, sont tentés de transférer aux psychiatres la décision pénale. Pour finir, la décision de justice tend à reposer sur l’être et non plus sur l’acte. Et, comme l’a démontré Michel Foucault, la société s’est donnée le droit de maintenir en détention un homme pour ce qu’il pourrait faire à cause de ce qu’il est.

Par ailleurs, la justice n’a pas pour mission d’être une thérapie. La tentation d’utiliser le rituel judiciaire à des fins purement thérapeutiques, par la reconstitution des procès de fous, la ferait sortir du cadre si difficilement élaboré de la justice d’une société de libertés.

 L’expertise psychiatrique

L’expertise psychiatrique est un espace entre la clinique et la justice. C’est un ventre mou, un espace de « bouffonnerie », selon Michel Foucault, qui déculpabilise les juges de leur devoir de punir. Au regard des chiffres et des faits, les malades mentaux ne commettent que très rarement des crimes. Leur dangerosité psychiatrique n’existe qu’à court terme. À long terme, elle reste difficile à cerner et dépend bien souvent du contexte lié à l’entourage, aux soins et à la qualité de la prise en charge.

La demande faite aux experts psychiatres de faire un pronostic en se portant garant de la non récidive est illusoire. L’expertise psychiatrique fait des psychiatres de simples auxiliaires de justice. Elle n’est qu’une politesse des tribunaux pour apposer la garantie scientifique à un discours de vérité. Elle crée une hybridation des cultures professionnelles, psychiatrique et judiciaire, sans toutefois parvenir à un équilibre entre le souci sécuritaire et l’humanisme psychiatrique fondé sur la clinique.

L’expertise psychiatrique n’a pas le statut de preuve, elle ne fait que stigmatiser la dangerosité en réduisant la fonction de réhabilitation de la peine et en transformant, au fur et à mesure du temps, la réponse pénale.

La tentation de l’expertise ne fait que masquer l’incapacité des psychiatres à défendre l’exclusivité de la clinique dont ils étaient propriétaires. Sans Michel Foucault, la psychiatrie manque d’adversité car il était, en fait, le meilleur ennemi des psychiatres.


Pour en savoir plus

Foucault M. L’évolution de la notion d’“individu dangereux” dans la psychiatrie légale du XIXe siècle. Conférence, 1978.

Foucault M. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Gallimard, 1975.

Soins Psychiatrie N°259, Novembre/Décembre 2008, page 6. Editions Elsevier-Masson.

[1] Foucault M. L’histoire de la folie à l’âge classique. Librairie Plon, 1961.


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